La Pologne

Traduction en Argentine de « Ferdydurke » de Gombrowicz

Histoire d’une traduction collective et non conventionnelle

Bibliographie

  • Rita Gombrowicz, Gombrowicz en Argentine 1939-1963, Editions Noir sur Blanc, 2004
  • Klementyna Suchanow, Argentyńskie przygody Gombrowicza, Wydawnictwo Literackie, Krakow 2005
  • Witold Gombrowicz, Journal 1953-1958, Jerzy Jarzębski, Gombrowicz, Wydawnictwo Śląskie, Wrocław 2004

Introduction

Considéré comme une pièce maîtresse du modernisme européen, « Ferdydurke » est publié en Pologne en 1937. Ce roman brillant et moqueur est considéré, pour la littérature polonaise, comme le Don Quichotte de la littérature espagnole (Pinera). Il alors est interdit en Pologne par les régimes nazi puis communiste. Gombrowicz, un écrivain oublié dans son pays, ne cessera pourtant pas d’en parler dans ses œuvres.

En juillet 1939, Witold Gombrowicz pressentant l’approche de la guerre quitte la Pologne et embarque sur le paquebot « Chrobry » pour Buenos Aires. Agé de trente-cinq ans, il a déjà eu le temps de se faire distinguer en Pologne. Son intelligence, son ironie et son humour faisait qu'à Varsovie Gombrowicz dérangeait dans la société - et régnait dans des cafés... Et il en sera de même à Buenos Aires et à Tandil. Marta Cichocka écrit « Son comportement en Pologne était d'abord perçu comme une pose superficielle d'un littéraire parmi d'autres En Argentine devient une sorte de stratégie de survie, en même temps qu'une partie de la légende personnelle de l'écrivain. Fascinant, car vraiment insupportable. »

En 1939 Gombrowicz quitte la Pologne pour ne jamais y retourner. Désormais il vivra le restant de sa vie (il décèdera en 1969) en exil en Argentine et à partir d’avril 1963 en Europe (quelques mois à Berlin, puis en France). Gombrowicz continue à écrire en polonais. Les années argentines représentent dans la vie de l’écrivain une grande aventure. Au début, son existence est misérable, mais ce passage difficile lui révèle certains aspects de sa personnalité. Il vit parmi les jeunes, change de milieu social fréquemment, ce qui renforce la plasticité de son « moi » et sa sensation de force créatrice. Il passe beaucoup de temps au café Rex avec de jeunes écrivains et philosophes argentins à discuter ou à jouer aux échecs. Sa situation financière est pour le moins « délicate ». En 1944 le champion d’échecs du café Rex, Polonais lui aussi arrivé à Buenos Aires en même temps que Gombrowicz, Paulino Frydman réussi par miracle à faire venir de Pologne un exemplaire de « Ferdydurke ».

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Le financement de la traduction

Gombrowicz est quasiment inconnu dans les « hauts milieux » littéraires argentins. Il faut dire que par ses provocations il s’en est fermé les portes, notamment dans le cercle littéraire et artistique groupé autour de la mécène Victoria Campo, et dans le magazine « Sur ». Dans ce cercle très élitiste, brillent les noms de Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casarès, qui n’appartiennent pas à la génération d’avant-garde mais sont plutôt les représentants de l’establishment culturel de l’Argentine, donc fermés à tout signe de provocation et de rébellion contre le goût et la hiérarchie dans le monde culturel. Gombrowicz a écrit une critique assez sévère au sujet du magazine « Sur », ce que Victoria Campo n’a jamais pu lui pardonner. L’aide ne viendra donc pas de son côté… Un ami argentin de Gombrowicz, l’écrivain Adolfo de Obieta, adresse, en 1945, une lettre à un groupe d’amis dans laquelle il propose de financer la traduction de Ferdydurke en assurant la subsistance de l’auteur pendant quatre mois durant lesquels Gombrowicz pourrait se consacrer entièrement à la traduction. Au lieu de passer une annonce recherchant un mécène, il propose de rassembler douze amis de bonne volonté dont la contribution serait de 100 pesos chacun, ce qui permettrait de rassembler 1200 pesos soit une subvention de 300 pessos par mois. Cette somme serait un prêt à rembourser dès que les droits de l’auteur pourraient être perçus. Revenons à Ferdydurke. Gombrowicz écrit : « vers la fin de 1946 – car le temps passait – me retrouvant pour l’énième fois sans un sou vaillant et sans moindre idée quant aux moyens d’en trouver, il me vint l’idée lumineuse que voici : je demandais à Cécilia Debenedetti – qui accepta volontiers – de couvrir les frais de la traduction de Ferdydurke en langue espagnole, en me réservant six mois pour terminer ce travail. Je m’attaquai aussitôt à la besogne […] ».

Cécilia Benedit de Debenedetti, une dame immense et généreuse, à qui Gombrowicz dédia l’édition argentine de « Ferdydurke », possédait une maison d’éditions musicales dans laquelle elle promouvait les musiciens et les artistes inconnus. De Gombrowicz elle disait « J’ai tout de suite aimé Witold.[…] Je disais toujours : « Je préfère un méchant intelligent à un gentil idiot. » Derrière sa carapace, on sentait sa finesse qu’il conservait comme un secret. »

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Les travaux de traduction

Gombrowicz a lui-même préparé l’esquisse de la traduction de « Ferdydurke » laquelle a ensuite été traduite par un cercle de jeunes littéraires fascinés par cet écrivain polonais inconnu. Le travail de ce comité de traduction commence vers la fin de l’année 1945. En février 1946 arrive à Buenos Aires l’écrivain cubain Virgilio Pinera et qui devient le président du comité traducteur. Le comité traducteur est composé de Virgilio Pinera, Adolfo de Obieta, Luis Centurion (peintre) Humberto Rodriguez Tomeu, Jorge Calvetti, Manuel Claps, Carlos Coldaroli, Adam Hoszowski, Gustave Kotkowski et Pablo Manem (patients chercheurs du verbe), Gombrowicz écrit dans son journal :
« Bientôt, cette traduction collective se mit à attirer les gens ; à certaines séances du Rex, il y avait douze à quinze personnes ; celui qui prit la chose vraiment à cœur et que je nommai président du petit comité chargé de la rédaction suprême, fut Virgilio Pinera, écrivain cubain de grand talent et, avec lui Humberto Rodriguez Tomeu […] Je joins à eux le poète argentin Adolfo de Obieta. Ce sont eux qui contribuèrent le plus vaillamment à mener à bon terme une traduction indéniablement difficile, et que la critique devait bientôt juger remarquable. » Parmi l'équipe des traducteurs de « Ferdydurke », il y a également Alejandro Rússovitch (le compagnon de Gombrowicz et la seule personne avec laquelle l’auteur ait partagé sa vie en Argentine), Ernesto Sábato, Mariano Betelú et Jorge di Paola de Tandil, et bien d'autres.

Malgré l’avance des travaux au café Rex, le comité prend la décision de travailler dans un endroit plus calme. Au Rex, le bruit, le billard et les parties d’échecs empêchent la concentration, les traducteurs décident donc de travailler chez l’un d’entre eux, plus sérieusement, dans une maison profonde et spacieuse située Avenida Corrientes, pas très loin du Rex.

Un autre jeune cubain évoqué par Gombrowicz, Humberto Rodriguez Tomeu, qui a rejoint le comité traducteur, raconte que le comité travaillait sur l’ébauche de traduction en « espagnol macaronique » effectuée par Gombrowicz. A cette époque, l’auteur parlait assez bien l’espagnol mais toujours avec un très fort accent. Carlos Coldaroli, le plus jeune des traducteurs de Ferdydurke appelé par Gombrowicz « Carlitos » relate dans ses témoignages une histoire anecdotique sur le niveau d’espagnol de Gombrowicz qui, à l’époque confondait les articles et genres et à la place de la mujer (femme) disait el mujer...

Le comité traducteur discutait donc chaque phrase soumise par Gombrowicz, sous tous ses aspects : le choix des mots, leur euphonie, leur cadence et leur rythme. De plus le comité ne disposait pas de dictionnaire polonais-espagnol. Le travail de traduction consistait non seulement à traduire mais à inventer des mots nouveaux pour trouver l’équivalent des mots polonais. Tomeu donne l’exemple d’une expression polonaise « szkapa » désignant une « vielle rosse » et signifiant en espagnol matungos de tiro, sur laquelle ils ont travaillé pendant plusieurs heures. Les remarques de Gombrowicz étaient très pertinentes. En tant qu’auteur, il voulait imposer son point de vue à Pinera doté lui aussi d’un caractère très affirmé. L’ambiance, lors des travaux de traduction, était donc très orageuse. Adolfo de Obieta (écrivain, philosophe, métaphysicien et avocat), participant aux travaux, évoque cette traduction comme « l’une des plus curieuses et amusantes, transposant du polonais en espagnol le livre d’un Polonais qui savait à peine l’espagnol, aidé de cinq ou six Latino-américains qui savaient à peine deux mots de polonais. Et le tout, à des tables de café et dans une ambiance souvent digne de l’absurde ferdydurkien. » « Parfois Gombrowicz était pris d’une affection particulière pour un mot espagnol dont il ne comprenait pas bien le sens, et il l’imposait parce que sa sonorité ou sa physionomie lui semblait évocatrice. » Ernesto Sabato décrit le tableau de manière suivante : « il s’agissait d’une équipe aussi farfelue que l’auteur, espèce de confrérie littéraire et personnelle, avec son code et ses manies, confrérie au centre de laquelle régnait le comte ou pseudo-comte, avec son accent polonais, ses cigarettes qu’il fumait avec avidité, comme s’il voulait les avaler, plein de dédain envers les femmes, comiquement cérémonieux (comme certains personnages de son roman), brillant causeur, aimant à contredire, autoritaire et hautain. »

Quand Pinera rejoint le comité traducteur, trois chapitres de l’œuvre sont déjà traduits. Gombrowicz soumet les épreuves aux stylistes qui en grande partie trouvent la traduction « franchement mauvaise ». Les avis divergent entre le président du comité traducteur et les puristes. Gombrowicz envisage de soumettre le texte à Borges ou à Gomez ou un autre bon styliste pour connaître leurs critiques et, de ce fait, la position de l’ennemi au moment de l’édition. Et en effet lorsque le livre parait, il subit un feu roulant de critiques de la part des grammairiens et des puristes de l’époque.

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Edition et sortie du livre

C’est une petite maison d’édition, Argos, dirigée par Louis M. Baudizzoni, José Luis Romero et Jorge Romero Bresta qui accepte de se charger de l’édition de « Ferdydurke ». Dans sa préface Gombrowicz écrit « Je me réjouis que « Ferdydurke » ait vu le jour en espagnol de cette façon-là, et non dans les tristes ateliers du commerce livresque ! »

Dans la note sur la traduction, Virgilio Pinera écrit « Le lecteur espagnol non averti pourrait croire que « Ferdydurke » a été mal traduit ; que certains passages, marqués par une sorte de brutalité syntaxique ou empreints d’une saveur archaïque, sont le fruit d’un manque de compétence des collaborateurs du travail de traduction. Il s’agit tout au contraire d’une manière différente et nouvelle d’envisager la langue ». Pinera souligne la difficulté de traduire un grand nombre de mots polonais dérivés de mots existants et d’autres qui sont des néologismes…

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Transfert de « Ferdydurke » en Europe

Pour promouvoir son livre en Europe Gombrowicz entretient une riche correspondance avec les littéraires français, notamment avec Camus qui suite à la lecture de fragments espagnols de Ferdydurke, a promis à Gombrowicz de trouver un éditeur. Voici le texte du premier article paru en Europe, après la guerre, sur Ferdydurke.

PREUVES n° 32, octobre 1953, page 97, auteur : François Bondy :
« Witold Gombrowicz, Ferdydurke, (Argos Buenos Aires) – C’est par le détour de l’Argentine, et grâce à une remarquable traduction espagnole, que nous parvient ce roman polonais qui n’est rien du moins qu’un chef d’œuvre. Si un comité d’une vingtaine de traducteurs, dont d’éminents écrivains cubains, argentins, brésiliens, anglais, etc. s’est appliqué, sous la direction de l’auteur, à hispaniser cette géniale et énorme bouffonnerie philosophique-lyrique, cela prouve quelle admiration ce jeune écrivain a suscité chez les connaisseurs, mais le fait témoigne aussi de la difficulté qu’il y avait à transplanter hors de sa langue d’origine un texte qui est un jet continu d’invention verbale. Grâce à cette traduction, la langue espagnole se trouve enrichie, à sa surprise, d’un grand nombre de néologismes dont au moins une vingtaine de synonymes pour « le postérieur » (par exemple cuculeito). « Ferdydurke » avait paru en Pologne en 1937, alors que son auteur, le grand chantre de l’immaturité, avait sans doute moins de trente ans. Le livre fut amplement discuté dans les revues littéraires sans dépasser, paraît-il, ce succès d’avant garde. J’ignore comment il fut accueilli en Amérique latine, où son auteur vient d’écrire un nouveau roman, très surprenant, paraît-il, sur les destinées de l’émigration polonaise. Ferdydurke est une œuvre d’humour étrange, cocasse, puérile, entrelardée de méditations et de fable. Il s’agit des aventures d’un homme mûr, réintégré par force à l’adolescence et à l’école, et qui devient l’objet de diverses entreprises d’infantilisation et « d’adultification ». Nous en publierons prochainement quelques pages caractéristiques. Quiconque aime Jarry devra se faire une joie de découvrir Gombrowicz qui, dans une tradition slave, gogolienne même, de pitrerie fantaisiste et ironique, crée une œuvre peut-être géniale, en tous cas d’une saisissante étrangeté. »

Plus tard, l’écrivain s’attaquera, avec un jeune Français de Buenos Aires, Roland Martin, à la traduction française de Ferdydurke, en s’inspirant non du texte original polonais mais de la version espagnole du roman.

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Conclusions

Voici l’histoire d’une traduction hors du commun qui fut une grande réussite grâce à la qualité du comité traducteur et surtout à son esprit avant-gardiste et à la présence de l’auteur. Pierre Lorson écrit dans « Etudes », Revue catholique d’intérêt général » sur la traduction au début du XX siècle :
« Il y a aussi des équipes, où l’on se partage la besogne : l’un dégrossit, l’autre corrige les contresens, où les fautes de français, le troisième polit. N’est-ce pas par plusieurs mains ou machines que passent aussi les cotons d’Amérique et les laines d’Australie » ( « Miroir de l’altérité » Marie Vrinat-Nikolov.)

Journaliste et écrivain suisse, François Bondy est né en 1915 à Berlin, émigre avec sa famille au Tessin puis à Zurich où il est mort en 2003. Il travaillera pour de grands journaux suisses et allemands, et sera un commentateur politique de la presse germanophone très écoutée. Intellectuel libéral, expert en littérature aussi bien qu'en politique, il dirigera la revue anticommuniste Preuves à Paris. Il la saborde en 1967, en découvrant qu'elle est financée par les services secrets américains par l'intermédiaire de fausses fondations. Il est l'auteur d'une dizaine d'essais et a notamment traduit en allemand les oeuvres complètes d'Eugène Ionesco.

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